Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 12:14
Elle allait sautillante, sur le pavé glissant, délestée du passé et le nez dans le vent. Elle voyait des colombes par milliers fondre sur les balcons, les jardins, les ruelles, les chemins. Elle gardait le silence face à tous ces miracles qui faisaient de ses heures une rivière de diamant. Parfois elle sifflotait au sourire d’un enfant, parfois elle partageait ses adorables tourments. Elle portait une brassée de coquelicots et de genêts, une robe fuchsia sur des escarpins rouges. Les murs étaient bleu lavande, comme si, après la pluie, le granit avait pris son accent du Sud. Ses cheveux argentés rappelaient les plumes satinées de l’ange qu’elle avait été autrefois. Sa démarche était chaloupée, dansante, presque cruelle de beauté. Elle avait en tête les signes cabalistiques de la toile qu’elle venait de découvrir. Des idéogrammes, des graffitis, des silhouettes irréelles qui la plongeaient dans une profonde contemplation. Elle entendait le ressac derrière les maisons. La tempête avait été rude, mais déjà le soleil luisait. Pourquoi la pluie, pourquoi l’enfance, pourquoi la solitude de l’instant ? Elle marchait jusqu’au phare pour y retrouver un ami de longue date qui tissait le temps en goûtant des vins capiteux.
C’était son premier jour de retour dans la ville où elle avait vécu. Elle allait lui apporter cette gerbe de fleurs pour célébrer leurs retrouvailles. Un verre de gewurtztraminer vendanges tardives et le temps s’arrêterait un moment, quand la douceur infinie du nectar exploserait en plein palais. Puis il allumerait la lampe et donnerait des nouvelles des marins qu’ils connaissaient, certains perdus en mer. Elle rentrerait chez elle pour revêtir sa djellaba de lin et sombrer dans un profond sommeil. Juste avant elle aurait pris un bain tiède et se serait enduit le visage d’huile d’argan pour rendre plus douces les rêveries de la nuit.
Le lendemain fut jour de fête. Le matin, à l’ombre d’un parasol rouillé, elle écrivit à ses nièces. Deux créatures divines des contrées de presqu’îles. Elle savait en trois mots toucher leur cœur d’enfant, en une phrase laisser une trace indélébile de sa présence ici. Leur compagnie lui manquait, maintenant qu’elle était revenue. Et le jour était clair et la plage était belle. Elle déjeuna d’huîtres et de bulots. A sa place, sur la terrasse, un vieux pêcheur avait l’habitude de venir chanter. Il parlait souvent des déferlantes qu’il avait dû affronter, des trous d’eau, des épaves rencontrées sur l’océan. Un conteur des rochers et des vagues, qui gardait au fond du cœur l’histoire de la ville d’Ys. Il refusait de la raconter, pour ne pas porter malheur. Comme si ces choses pouvaient se répéter. Lise se souvenait de lui plus jeune, quand il était venu de sa campagne, ne sachant ni nager, ni pêcher le saumon. Maintenant il vivait d’expédients et de ses chansons.
Elle se leva et longea les touffes de bruyère qui menaient jusqu’à la jetée. Elle s’assit sur un banc à mi-chemin des deux extrémités et se mit à lire. D’habitude, elle ne lisait jamais à l’extérieur, mais elle avait emporté un recueil de poèmes écrit par une amie. Elle aimait ses vers dont elle ne goûtait que peu à la fois.

A la lisière des signes qui s’incarnent
Un petit doigt de mots pour saisir les rebords
De la parole sous-jacente
L’idée fut tant rêvée d’une paillasse de soie
Qui brûle en étant dite et ne s’éteindra pas

De fil en aiguille, elle se mit à avoir envie de soie, d’un vêtement aussi léger où viendrait s’engouffrer le vent qui soulevait sa robe par intermittences. Elle n’avait que peu de vêtements à part cette robe en lin gris perle qu’elle portait. Elle se dirigea vers une boutique qu’elle connaissait, à l’angle de deux rues à l’entrée du village. La boutique n’existait plus. Elle tourna un peu dans Ker Maria et finit par entrer dans une sorte de souk dont le capharnaüm était plein de promesses. Elle se dirigea immédiatement vers les kurtas. C’était comme ça. La plupart du temps, elle trouvait ce qu’elle voulait en un clin d’œil. Elle compara les couleurs et en choisit une bleu nuit moirée de rose. Elle prit aussi une jupe de coton blanc et repartit aussi vite qu’elle était arrivée.
L’air était plus frais. Le soir s’annonçait et elle décida de marcher un peu avant les préparatifs. Elle accueillait un couple d’amis qu’elle voulait régaler pour la circonstance. Les bougies solaires se rechargeaient depuis deux jours. Il n’existait que quatre couleurs. Elle en avait choisi deux bleu clair, deux mauves, deux oranges et quatre blanches. Le jardin ressemblerait à un parterre de lucioles et les statues des angelots qui jonchaient le sol donneraient l’illusion d’un dîner en plein ciel. Elle disposa le carpaccio du matin sur un plat couvert de fleurs rouges et roses et confectionna une salade de pâtes au basilic, agrémentée de tomates séchées. Il y aurait du lambrusco glacé et en dessert des mangues achetées au marché. L’air encore doux permettrait certainement de festoyer dehors.
Au début, les convives échangeaient des propos sans heurts, dans une harmonie contenue, avec cet entrain mesuré des gens intelligents. Puis les bagues brillèrent, les colliers cliquetèrent et les langues se délièrent dans le plaisir partagé de toujours monter plus haut dans l’intensité de l’entente, dans l’impatience de répondre, dans la dextérité et l’aisance à laisser se couler le désir dans les mots. Ils virevoltaient, s’entrelaçaient, se disputaient parfois la place, mais pour mieux se reconnaître souvent. Une fusion éclatante s’opérait. Et Lydie, qui était enserrée dans un fourreau de satin parme et ne cessait de remonter les bords pour ne pas que ça déborde, se mit à rougeoyer tant le vin était léger et la discussion aussi. Son mari, très sec et distingué, racontait ses histoires avec de jeunes professeurs qui n’avaient plus la foi, mais de l’ambition à la place. Un autre monde pointait et ils continuaient de vivre, vaillamment.
Le lustre opalin scintillait à l’intérieur, les bougies  solaires se consumaient lentement sur la pelouse. La nuit était éclairée par le soleil et Lise le ressentait ainsi. Les gestes étaient fugaces mais attentionnés, les lèvres frémissantes, les visages empourprés. Rien n’était dit que le foisonnement des choses et des idées. Pas une allusion à son enfermement de quatre ans. Ils étaient loquaces et libres, des hêtres bien implantés dans leur humus. Et quand, la fatigue aidant, la conversation déclina, ils partirent pour une balade dans le chemin creux qui commençait derrière le jardin. Lise aurait presque eu froid dans sa kurta ce soir si elle n’avait pas flotté comme un korrigan dans cette brume bretonne qui, disait-on, tenait chaud aux initiés.
Puis ce fut le temps de se dire « adieu », de rentrer tout enfiévrée et de remettre, objet après objet, tout à sa place. La bouffée de bonheur et d’égarement était passée et, dans la solitude où elle était, elle se repassait les moments d’altercation feinte et les envolées lyriques de Simon, et d’autres détails qui disparaîtraient à jamais. Ils avaient dit des choses définitives dont personne ne se souviendrait le lendemain. C’était une soirée blanche, comme la neige scintillante au soleil, comme un accord parfait dans le ciel de Ker Maria et Lise n’aimait que cela.
Comme d’habitude, elle se plongea dans son bain à l’iris qui embaumait la salle de bains. Puis elle respecta son rituel immuable et se mit au lit avec l’impression qu’elle ne dormirait pas, trop riche des éclats encore présents. Elle pensait qu’ils reviendraient épars dans son sommeil et que sa part obscure ne pourrait que s’embellir sous les auspices d’une vie renouvelée.
Le lendemain fut jour de recueillement. Lise — dont les yeux étaient d’un bleu indéfinissable, celui des ancolies ou des pervenches, un bleu clair très légèrement violet qu’on ne trouve que dans la nature, peut-être celui du myosotis —, Lise partit pour la lande, sur des chemins secs et herbeux, pleins de cailloux et de fleurs des champs. Le ciel était nuageux et elle avait emporté sa tente gonflable, qui se dépliait en un clin d’œil. Elle comptait passer la journée au sommet de la falaise parmi les ronces, les ajoncs et les genêts. Le vent était puissant, mais c’est ce qu’elle aimait en Bretagne : la force des éléments ; l’air, la mer et la terre ou l’air, la mer et le feu… elle ne savait jamais. Pour autant, tous se déclinaient dans le climat et les paysages, à l’exception du feu, certainement, qui brûlait dans les cœurs et les âmes des Bretons, pour le meilleur et pour le pire.
Le temps annonçait la tempête, et c’était ce qui l’avait fait sortir. Elle voulait s’installer dans une anfractuosité du terrain pour voir se déployer le combat des forces en présence, qui n’attendaient que ça. Elle choisit un endroit sablonneux et enleva ses sandales pour enfoncer des pieds dedans. De là où elle était, elle avait vue sur toute la pointe rocailleuse. Elle sortit une bouteille d’eau de son sac et ouvrit « Les Rêveries du promeneur solitaire », mais elle n’eut pas envie de lire. Le ciel mauve et menaçant lui faisait tourner la tête, comme l’annonce d’un ouragan qui allait tout emporter sur son passage.
Après les colombes qu’elle avait vu fondre sur le village le jour de son arrivée, c’était au tour des mouettes et des cormorans de se précipiter depuis les nuages pour l’accueillir dans le royaume dont elle reprenait possession. De là où elle était, elle distinguait l’écume au faîte des vagues et l’horizon tremblant. Les couleurs s’assombrissaient quand la pluie se mit à tomber en rafales. Elle dût lutter contre les bourrasques pour ouvrir la tente dans laquelle elle se réfugia.
Sous la toile, elle entendit d’abord les trombes s’écraser, elle sentit son abri de fortune sur le point de se renverser. Puis elle ne maîtrisa plus rien. Elle s’accrochait aux montants désespérément sans parvenir à la maintenir debout. Elle lâcha tout, sortit et, implorant les dieux bretons, se mit à sangloter comme s’il en allait de sa vie. Elle avait toujours aimé le grondement des tempêtes, l’affolement des bêtes et des végétaux sous le ciel en furie. Pourquoi, cette fois, ne se contenait-elle pas ? Qui venait frapper à la porte ? Elle rentra en courant, se faisant transpercer d’aiguilles de pluie, à peine capable de se diriger tant le vent l’assaillait de partout.
Parvenue à la maison, elle prit une décision. Demain serait jour des aveux.
Elle se leva, matinale, comme avant un passage sur les fonts baptismaux. Elle arriva vers dix heures à la terrasse du café. Elle venait écouter Joseph et ses chansons de marins. Mais il ne vint pas. Elle attendit plusieurs jours avant qu’il apparaisse, le prit à part pour lui dire qu’elle devait lui parler, qu’il devait écrire une nouvelle chanson. « Joseph, lui dit-elle, je veux te raconter ce qui s’est passé pendant les quatre ans et quatre mois de mon absence. J’ai été enfermée chez les fous parce que je me prenais pour un ange. Je voulais me jeter des gratte-ciel avec mes ailes pures et mon corps de vent. Tout était blanc autour de moi. Blanc argenté comme en plein ciel, sous la voûte. Quand ils m’ont mise dans cette chambre, le blanc est devenu permanent. Je voltigeais d’un coin à l’autre de la pièce dans une brume lactescente et me cognais dans du duvet d’oie, plus doux que n’importe quel plaisir. Les meubles étaient d’albâtre et le plancher de neige. Je ne pouvais manger que des aliments blancs et personne ne s’aperçut que c’était la raison de ma maigreur croissante. Je ne parlais pas, car le silence n’est pas d’or pour moi, il est d’argent. Cela dura jusqu’à ce que quelqu’un vienne et prononce le mot « soleil ». Aussitôt, je sentis mes ailes fondre et mon corps se matérialiser. Je portais une robe de lin grise dont je n’avais jamais perçu la couleur. Et tout à coup, tout devint gris. De cette grisaille qui donne envie de fuir. Comme le plomb, le fer ou l’acier. Un gris vide et implacable qui laisse deviner que tout ce rêve blanc de Chine n’était que l’envers d’une longue et lente descente vers l’absence. Je n’étais plus au monde et je ne le savais pas. J’avais tout à apprendre car ma mémoire même était blanche. Il me fallut quatre mois pour revenir sur mes pas et trouver le chemin qui ne conduirait ici, dans les traces laissées avant l’ange, l’empreinte de l’ange. Voilà, Joseph, ce que je veux que tu racontes. Fais-moi une chanson, s’il te plaît. Que tout le monde sache de quoi je reviens ! » Et la chanson fut faite. C’est moi qui vous le dis.
Par Judith Anvers - Publié dans : nouvelle
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