Au détour d’une ruelle, il croisa un enfant tout crotté, genoux noirs, battu ou maltraité, qui disparut sans un bruit. Il passait les murs fades en sautant les flaques d’eau. Le ciel était si
gris qu’on l’eût dit plein de pluie. Il rasait les murs sales avec son sac à dos. Il fuyait sans savoir pourquoi il y mettait tant d’entrain et tant de mélancolie, tant d’envie. Il se rappelait
le canapé de velours, les bibelots du XVIIIe sur la console vernie, la coupe mordorée sur la cheminée. Il prenait la clé des champs le temps que dure une note, une mesure, une vie.
Il grimpa sur le trottoir pour se mettre à l’abri. Les nuages crevaient tous au-dessus de lui. Il esquissa un pas de danse en approchant un store baissé. « Ça y est. » Il était libre et
sauvé de l’averse. Il occuperait ce temps à reprendre pied sur ce nouveau chemin, dans cette nouvelle allée, dans ce champ de promesses. Il regardait dans la vitrine rutilante, les objets en
argent, et pensait à sa mère. Toute brillante des éclats qu’allumaient toutes ses perles. Il voyait le chemisier de dentelle bleu lavande qu’elle portait pour sortir, et les perles scintiIler
dans le soir finissant. Il se disait content et rêvait d’un fruit amer, d’une orange confite partagée avec elle au coin du feu, dans le silence de Noël qui précède les fêtes. Dans la torpeur des
flammes jaunes d’hier.
Les dernières gouttes tombaient quand il se remit à marcher, le cœur léger sur les pavés argentés. Des ruisseaux dégoulinaient dans les caniveaux. Il allait d’un bon pas flairant l’odeur de
bitume et le regain du chant des d’oiseaux. Tout miroitait et les airs qu’il entendait tournaient dans sa tête pour finir en spirales aériennes. Il arpentait la ville étincelante avec un éclair
au coin de l’œil.
A travers une vitre, il vit un intérieur clair comme une toile de Vermeer. Des meubles cérusés épars dans la pièce. Un vase au bord de la fenêtre. Dedans, une fleur de lys et une plume de geai.
Puis une table chenue plantée de bancs anciens. Un plancher ciré reflétant son ombre. Comme une cellule de moine ornée d’un bouquet improbable. Il serait en Hollande et luiraient sur les meubles
des fracas de lumière. Chaque touche blanche porterait vers le ciel une gerbe de liesse.
Il s’assit sur une borne de pierre et posa son harnachement. Ses épaules étaient douloureuses, ainsi que le bas du dos. Il se pencha en avant pour assouplir ses muscles. Un sentiment d’abattement
l’assaillit et il s’accrocha au mur pour ne pas défaillir. La rupture était lourde et il voyait cligner, dans l’entrebâillement d’une porte, un grand sablier. Tirer un trait sur le passé mènerait
à tout perdre, à vivre plus englué dans un bourbier sans nom, un reflux des vieilles choses enfouies. Il essaierait de lire dans les souvenirs proches les raisons de son départ subit.
Il resta bien une heure sur la borne à attendre. C’était comme un trou noir, un abîme sans fond, une solitude déchirante. Il avait approché de ses plus belles images, et juste après l’orage,
avait cru à une chute dans un bain de visions. Mais c’était, tout à coup, sensation de trépas, et il voyait là le contrepoint à cette lueur inouïe qui l’avait dépassé. Il quitta le centre-ville
pour trouver un parc où s’asseoir. Il posa sur un banc son fardeau, s’allongea et dormit.
Quand il se réveilla, il se vit étendu sur un talus, en rase campagne. A moitié surpris, il se leva et se sentit allégé de ses soucis. Son corps était alerte et il se mit en route sur le chemin
blanc. Il croisa un vol d’hirondelles et entendit aussitôt une ritournelle qui partait en canon à l’assaut des collines. Le soleil se levait et il marcherait longtemps en maintenant son rythme,
alignant les battements de son cœur sur celui de son pas. Il respirerait à l’aune des efforts continus, le pied vif et la main ballante.
Enfonçant une trace dans une autre, il suivait le trajet qui s’étendait devant lui quand un bûcheron l’arrêta. Ils entamèrent la conversation et décidèrent de continuer ensemble. Au début, leurs
voix suivaient des ondulations parallèles mais dissonantes. En progressant dans la matinée, les intonations se rapprochèrent et ils parlèrent à l’unisson, comme s’ils s’étaient toujours connus.
Le repas de midi s’annonçait frugal, le nouvel ami ne disposant que d’un pain d’une livre, d’un oignon et d’eau claire. Comme aucun village ne s’annonçait au loin, Pierre s’enquit d’une pose pour
le soir et il fut rassuré. Dans près de vingt kilomètres, on verrait ses abords et il pourrait régaler son hôte d’un souper revigorant dans une taverne peuplée. Il attendit ce moment avec
beaucoup d’impatience, tout en se délectant, au long de l’après-midi, de ses enjambées qui s’élargissaient à mesure qu’ils progressaient. Le corps était calme, et l’esprit voyageur.
Quand ils virent le clocher et les chaumières autour, le fugueur fut vit pris d’une envie de courir. Il se dirigea aussitôt vers la vieille église pour se rincer à la fontaine, comme un vrai
pèlerin. On était sur la route de Compostelle, et il comprit enfin où mènerait son destin s’il ne retrouvait pas l’origine de ses pas. Comment était-il là à battre la campagne pendant qu’en sa
demeure, on buvait du champagne ? Il aimait cette douceur de l’air et le sentiment d’une journée bien remplie. La gorge désaltérée et le pouls ralenti.
Son camarade l’invita à pénétrer dans l’église. Ils entrèrent curieux dans le bâtiment massif et eurent tous les deux un frisson. De facture baroque, elle descendait vers la nef en colonnades
pulpeuses et en blocs de marbre lisses comme du chocolat blanc. Un grand baldaquin précédait l’autel. Ses montants torsadés menaient jusqu’à un entrelacs d’arabesques, de volutes, d’angelots et
de fleurs. Au-dessus le dais était éclairé par la voûte centrale, baigné par les rayons transversaux du soleil.
Le bûcheron se mit à genoux et Pierre en fit autant, mais il ne pouvait se recueillir en Dieu ni en Jésus ni en la Vierge. Affleurait une image, comme un portrait de Frida Kahlo, une icône dans
laquelle apparaissait le visage de sa mère. Il sentait son cœur lâche résister. Il se serait pendu plutôt que d’accepter. Elle était là. Auréolée, éberluante et fragile, toute pâmée entre les
guirlandes féeriques qui la nimbaient de sainteté.
Il se prosterna devant elle et tremblota en sanglotant doucement. Elle lui avait trop pris et trop donné. Ils s’étaient effondrés, passionnés, dévorés l’un et l’autre. A force d’avidité, ils
avaient perdu le sens de l’amour. Ils se retrouvaient sous le dais à s’entredéchirer. Pierre l’adorait autant qu’il souhaitait la voir disparaître, tant elle lui avait fait mal sous prétexte du
contraire. Il la chérissait et voulait la gifler, l’envoyer balader. Mais c’est lui, en cet instant, qui devait faire face. Il se leva et sortit.
Ce combat intérieur, une fois passé, le laissa fatigué mais serein. Un poids l’avait quitté et il comprenait mieux les raisons de son départ. La vérité cruelle le laissait plus clairvoyant. Il
flâna aux alentours, s’arrêta dans un bistrot où il prit une bière et s’éloigna du centre. Son ami l’attendait dans une gargote bondée. Il irait se saouler et veillerait jusqu’au matin en
chantant des canons entendus près du Rhin.
La lumière était éteinte. Il avait mal à la tête. L’appartement était vide et désenchanté. Il n’en avait pas l’habitude. Tout à coup, il se souvint : elle n’était pas sortie, elle était
partie, décédée, morte. Il erra dans chacune des pièces en se demandant quoi faire maintenant. Il n’avait pas dormi pendant deux jours, s’était occupé des obsèques, et puis ce rêve bizarre où il
la voyait revenir. Il tournait en rond. Puis il se rendit compte que le morceau tournait encore en boucle. Son crâne le faisait atrocement souffrir. Il appuya sur le bouton. Pendant toutes ces
heures, il avait écouté la « Première fugue triple », dans laquelle Bach utilise les lettres de son nom pour composer les thèmes. Mais il était trop abruti pour s’en souvenir. Il avait
rêvé au gré des notes tournant indéfiniment dans sa tête, comme pour accentuer son état d’ébriété. Des moments où tout était remonté de ce qui s’était tu pendant toutes ces heures passées à
souffrir, à s’occuper de tout, à gérer.
Il se rappela les moments blancs et la lueur intense apparue dans la ville. Jamais il n’avait eu un tel sentiment de beauté. Et l’orange, et Frida Kahlo, et les anges, et le cri. Il lui faudrait
longtemps pour sortir de ce songe où tout était apparu plus vrai que nature, plus juste et plus clair. Dans son malaise insupportable, il ne trouvait pas de lien entre toutes ces choses. Il lui
faudrait du temps. Il prit deux somnifères et se jeta sur le canapé. Il voulait rêver. Il voulait fuguer à nouveau. Mais sur son propre nom.